Genre et sexualité en migration : « laisser la parole » sans « parler à la place »

Projet scientifique

Argument

En Europe, les peurs sociales qu’alimentent les discours médiatiques et politiques sur le « problème de l’immigration », et désormais sur la « crise des réfugiés », s’expriment souvent, en particulier depuis le début des années 2000, en termes de genre et de sexualité. On s’inquiète du sexisme (mais aussi de l’homophobie) des autres cultures et l’on relance
régulièrement les polémiques sur le « voile islamique » (ou la polygamie, ou les mariages forcés, ou encore les mutilations génitales). Ces discours se traduisent en politiques sexuelles
– avec d’un côté la « protection » accordée aux « migrant.e.s sexuel.lle.s », qui fuient les persécutions liées à leur sexe, à leur identité de genre ou à leur sexualité, mais de l’autre, la remise en cause du droit au regroupement familial. Bref, du sexe de la migration, il est constamment question : c’est qu’il est mobilisé pour définir, en miroir, les identités nationales européennes.

Ce projet s’inscrit dans ce contexte, mais il vise à renverser la perspective méthodologique. Il s’agit en effet d’aborder les migrants, mais aussi les migrantes, non pas comme des objets de discours, mais comme des sujets ; autrement dit, on se propose de partir de leur expérience, dans le double contexte et avec la double contrainte de leur société d’origine et de la société d’arrivée où elles et ils sont constamment « parlé.e.s » : au lieu de « parler à leur place », on fait le choix de départ de « laisser la parole » à ces femmes et à ces hommes.
Méthodologiquement, ce choix de « laisser la parole » aux migrants suppose que le matériel collecté (parole ordinaire, discours engagé ou militant, textes, images d’archives, oeuvres) soit suffisamment substantiel pour saisir leur regard en tenant compte de la complexité des trajectoires et des temporalités de la migration. Par ses objets, cette recherche s’inscrit à l’intersection de plusieurs champs disciplinaires, croisant les études de genre et de sexualité, la sociologie des migrations, l’anthropologie politique et les études littéraires. Ses méthodes articulent démarche ethnographique, analyse de discours, analyse d’archives (notamment audiovisuelles), entretiens semi-directifs. La collaboration avec des établissements associés d’UPL (Musée national de l’histoire de l’immigration et Institut National de l’audiovisuel) permettra en outre d’interroger les manières d’exposer et de diffuser la recherche scientifique vers des publics extérieurs aux réseaux académiques.

Pour saisir ce point de vue des migrants sur l’imbrication entre migration, genre et sexualité, nous proposons trois enquêtes documentaires qui serviront de base à des projets plus ambitieux dans le cadre de l’Agence nationale de la recherche (ANR), du European Research Council (ERC) ou de l’Horizon 2020 (H2020).

Méthode

Enquête 1 : Sexualité ordinaire des migrants hétérosexuels dans la France postcoloniale

Dans l’espace public et médiatique, la sexualité des migrants est souvent posée comme problème, au croisement de la vulnérabilité sociale et de la délinquance sexuelle. C’est précisément la sexualité des hommes hétérosexuels en migration, dans le contexte de la France postcoloniale que cette enquête interrogera à partir d’un travail sur les archives audiovisuelles de l’INA, mais aussi de récits, fictions visuelles ou sonores, vus d’ici et vus d’ailleurs, produits par les migrant.e.s ou par leurs entourages.

Enquête 2 : Genre et sexualité dans la migration : glissements entre affaire d’État, affaire personnelle et affaire de famille

Dans les parcours migratoires, les contraintes économiques (trouver du travail) et juridiques (régulariser sa situation) télescopent, dans une discontinuité territoriale, la vie affective et familiale, la conjugalité et la filiation. Menée à partir de trois terrains (couples binationaux d’étudiants de Paris 8 ; syndicat de femmes migrantes travailleuses domestiques ; association pour la reconnaissance des droits des personnes homosexuelles et transsexuelles à
l’immigration et au séjour), cette enquête tentera de saisir ces glissements entre contraintes sociales, contraintes familiales et résistances subjectives dans la fabrique du genre et de la sexualité.

Enquête 3 : Le récit de soi migratoire

Dans des situations différentes, avec des interlocuteurs différents, les personnes migrantes produisent, sur leur situation matrimoniale ou leurs identités sexuelles, des récits différents.
Ces déplacements dans les narrations autobiographiques répondent à des contraintes multiples afin de produire un récit conforme aux demandes des institutions, des employeurs ou des réseaux de proximité. L’enquête les interrogera à partir d’un terrain empirique (réseau de femmes migrantes d’Afrique subsaharienne) mais aussi de journaux intimes, fonds
épistolaires, fictions.

Implication des étudiants

  • Participation des étudiant-e-s des étudiants de L3 et master (département de science politique et d’études de genre) de P8 et réalisation de mémoires.
  • Archivage des mémoires dans le fonds scientifique de la médiathèque du MNHI.
  • Collaboration entre les étudiants du master en études de genre (P8) et du master de
    production audiovisuelle (INA) pour produire un documentaire diffusé (INA et MNHI).
  • Pour les doctorants : implication dans l’ensemble du projet ; stages et vacations à l’INA et au MNHI.

Planning, réalisations et diffusion des résultats obtenus

2017

  • Travail scientifique sur les archives de l’INA (vacations).
  • Organisation d’un « Lundi de l’INA » (soirées-débats publics à la BNF).
  • Présentation du projet de recherche dans Hommes et Migrations, dans le cadre de la série
    « Chantiers de recherche ».
  • Sensibiliser des publics aux questions de genre et de sexualité dans les migrations :
    Intervention dans le cadre du cycle de conférences du MNHI, organisé dans l’auditorium ;
    diffusion de la conférence sur le site du Musée.
  • Réalisation par un.e doctorant.e d’un Dossier thématique « Genre et Migrations » contribuant à l’Encyclopédie en ligne de l’histoire de l’Immigration, MNHI (stage).
  • Réalisation d’un site de recherche et centre de ressources permettant la mise en ligne de l’actualité et des résultats du projet de recherche (accès libre et lien avec le site du LEGS http://www.legs.cnrs.fr ).

2018

  • Publication d’articles scientifiques sur chacune des enquêtes.
  • Production conjointe d’un documentaire et d’un fonds d’archives INA (par les étudiants de l’université Paris VIII et de l’INA) – Projection du documentaire dans la programmation du MNHI.
  • Réalisation de mémoires de L3 et de master par les étudiants de Paris VIII (2018-2019).
  • Dépôts des mémoires réalisés par les étudiants de Paris VIII, dans le fonds de littérature scientifique constitué par la médiathèque du MNHI.
  • Édition d’une bibliographie raisonnée/revue de littérature (MNHI à vacations), réalisée par un.e post-doctorant.e et publiée sur les supports du Musée (web et/ou Hommes et Migrations).
  • Colloque international.
  • Organisation d’un parcours « genre et sexualité »

2019

  • Publication des actes du colloque sous la forme d’un ouvrage collectif (stage étudiant).
  • Réalisation de « Virgules », soit de courts films commentant dans les collections du MNHI d’oeuvres dans une perspective de genre.
  • Contribution au travail scientifique et à la production d’outils de valorisation (produits
    multimédias, rubrique H&M), pour des oeuvres des collections du MNHI en lien avec le genre et la sexualité et notamment, réalisation d’un « parcours genre »pour les visites guidées des collections.
  • Participation aux séminaires-ateliers « Exposer les migrations » réunissant chercheurs, associations, artistes, conservateurs au MNHI à partir de la question des récits (collecte, expositions et autres formes de valorisation).